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OCTOBRE
Le soleil à la couleur mordorée d'un vieux cognac de ma province longuement balancé au creux d'une paume tiède. Chez moi, on dit que c'est ainsi humaniser l'alcool que l'on va déguster. Le jardin dans ses derniers habits d'automne reluit, et là-bas près de la haie tournent une dernière fois les mille petits soleils des topinambours que j'ai semés pour le décor. Habits de demi-deuil aux pourpres violacés, aux ors moirés... Le sucre des fruits trop mûrs oubliés sur l'arbre prend un goût de vieux madère et une teinte caramel tandis que le feuillage allume ses derniers feux. Mais quelles splendeurs colorées ! Une magnificence qu'on n'oubliera pas de sitôt et qui fera chaud au coeur, lors des longues soirées d'hiver, devant la cheminée. Les décors de l'automne en sont un des feux d'artifices les plus réussis.
L'automne en octobre c'est aussi les longues flâneries frileuses dans le jardin, les dernières mauvaises herbes que, paresseux, on abandonne à l'hiver, la patiente géométrie, aussi spontanée que hasardeuse, des errements et des jeux de l'été s'inscrit maintenant dans l'herbe foulée et sur la terre tassée...

NOVEMBRE
Les ultimes roses tout embuées de bruine, les chrysanthèmes encore clinquants sous leur tignasse ébouriffée, les délicats asters qui semblent être les derniers conservateurs d'un ciel violacé des vendanges montent la garde à l'entrée du jardin de novembre. C'est la fin de l'automne et les deux ou trois feuilles jaune et rouge qui s'accrochent aux branches du poirier ne trompent plus personne, la fête des couleurs est bien finie ! Dans le trèfle grisé de pluie, les poules frileuses vont boire un dernier ver... « Coq qui chante à la veillée a déjà la queue mouillée », dit un proverbe saintongeais, et le jardinier imprudent qui n'a pas encore nettoyé et labouré n'aura plus que les trois pauvres jours étriqués de « l'été de la Saint-Martin » pour combler son retard. Il est grand temps de couper et de brûler les tiges des asperges dont les fruits sont devenus incarnat, d'entasser les feuilles mortes comme autant d'écus d'or, de planter arbres et plantes vivaces, de sectionner quelques racines des sujets qui, cet été, se sont montrés languissants... Novembre qui a débuté en fanfare va finir dans la redingote grise de l'hiver. Novembre au jardin, ce sont aussi ces bouquets d'odeurs mouillées que l'on retrouve dans le « nez » des bordeaux nouveaux, le toucher plein de sensualité des mousses humides, l'écorce brune qui se fait caresse lorsqu'on s'y appuie au terme d'une promenade en forêt.

DECEMBRE
Dans le parc gelé deux grands paons font des ombres bleues sur la neige. L'air, sonore comme un cristal, s'emplit par moments de craquements, l'hiver brode ses dentelles de glace au long des gouttières, le moineau ébouriffe ses plumes comme s'il voulait se faire aussi gros que le chat qui le guette... Noëls d'antan où êtes-vous ? Ceux de mon enfance où le soir, avant d'aller se coucher, on jetait sur les dernières braises de la cheminée les pelures d'orange et de citron dont on s'était servi pour le grog de mon grand-père. « Comme cela, disait ma grand-mère, ça sentira bon demain dans toute la maison. » Noëls de neige et de frimas, le jardin avait les allures folles d'un dessin à la plume de Victor Hugo... « sur qui tombait la nuit »...
Noëls des odeurs de pain sortant du four — car à la Saint-Thomas, le 21, ton pain cuira —, de lessives de draps « tendues » dans des greniers que le froid modelait en autant de fantômes... Le vin chaud à la cannelle, les bols d'infusion aussi fumants que parfumés, la vraie bûche de Noël apportée en grande cérémonie, en chêne exclusivement, et qui flambait haute et claire, n'ayant pas encore cédé la place à la musique « tintinnabulante » et aux clinquants de strass d'aujourd'hui. Pardonnez donc ce soir à votre ami jardinier d'être un peu nostalgique, nous sommes comme cela nous autres, et c'est de mon enfance que je me souviens.


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